Photocriture Sarah Budki & Cy Jung Thu, 11 Nov 2010 07:00:33 +0000 en hourly 1 199508_02 /199508_02/ /199508_02/#comments Thu, 11 Nov 2010 07:00:33 +0000 Sarah Budki (photo) & Cy Jung (texte) /?p=224 Continuer la lecture ]]>

Une larme. Une table basse. Des crayons. Un quartier d’orange. Une pelle. Un trottoir. Une note de musique. Une focale. Un fil. Un doigt, non ; deux. Une chemise froissée. Un cil. Une bouteille. Un pépin de raisin. Un aspirateur. Une olive. Un numéro de téléphone. Une chute libre. Une poubelle. Un gros tas de je ne sais quoi. Trois oreilles. Une lime à ongles. Un maillot de bain. Une broche. Une cotisation sociale. Une horloge. Du charbon. Un cure-dents. Une balancelle dans un jardin sur fond de printemps. Une claque. Un raisin, mais pas celui qui perdu son pépin. Une boîte. Rien dedans. Un vol plané. Une pince. Un slip. Des ciseaux. Un placard. Une roue. Du chocolat. Cinq fois six. Un verre. Une pièce. Une autre table basse. Un ordinateur. Des frites. Un chant. Une pupille. Une ampoule sous le pied. Un camion. Des cerises. Un coquelicot. Un téton. Une serviette éponge. Une forêt. Un épiphénomène. Une passoire. Un obus. Un fauteuil. Une plume. Un coton-tige. Une pensée. Un scalpel. Un thé. Une poignée. Un électroaimant. Une vie. Un crochet. Une savate. Un ruisseau. Un épi de maïs. Un puits de pétrole. Un soleil. Du sang. Un espoir. Un bol en plastique. Un œuf mollet. Dieu. Une crotte de nez. Un chèque. Une lettre d’amour. Un robinet. Une affiche. Un poème. Une charrue.

Cy Jung©

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199508_04 /199508_04/ /199508_04/#comments Sun, 07 Nov 2010 08:21:53 +0000 Sarah Budki (photo) & Cy Jung (texte) /?p=220 Continuer la lecture ]]>

À madame G, parce que je l’aimais.

Maman me déposait toujours au coin un peu plus haut que l’école pour éviter les embouteillages de la nationale. J’avais deux cents mètres à faire à pied. J’en ajoutais cinquante non sans avoir vérifié qu’elle avait quitté les lieux. Je m’engouffrais dans le tabac dépenser en bonbons la pièce que j’avais volée dans le vide-poches de la voiture de papa. Puis je revenais vers l’école, la bouche pleine de sucre. Le portail était large, le bâtiment principal en brique et pierre imposant. Par quelques marches, on accédait à une galerie qui longeait l’avant, en forme de U. À droite, le bureau de la directrice, la porte toujours ouverte ; à gauche, une classe. En haut des marches, la directrice, en personne, souvent, parfois. Je ne pouvais pas savoir, je ne la voyais pas mais, à l’instant où je passais le portail, je rentrais toujours la tête dans les épaules, comme si cela allait me cacher de sa vue, me protéger du cataclysme.
— Céééééccccciiilllleeeeee !
Je me liquéfiais. J’allais devoir l’embrasser. Sa poitrine était monstrueuse, sa voix me terrifiait. J’y allais, avalant au plus vite mon bonbon. Ses paroles tendres m’étaient déjà si effrayantes ; alors imaginez, quand elle me gourmandait ! Ses bras se refermaient autour de moi. Elle me serait si fort contre sa poitrine, me soulevant du sol, me dévorant les joues.
— Ma Cécile !
Et elle me laissait filer.

Cy Jung©

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201007_02 /201007_02/ /201007_02/#comments Wed, 03 Nov 2010 10:04:17 +0000 Sarah Budki (photo) & Cy Jung (texte) /?p=214 Continuer la lecture ]]>

— Dis, tu m’aimes ?
— Mais bien sûr que je t’aime, je t’aime beaucoup. Tu le sais, non ? Je t’aime beaucoup beaucoup beaucoup, beaucoup. Et plus que ça encore. Je t’aime tellement ! Je t’aime fort, fort, très fort. Je t’aime énormément. Je t’aime à la pelle ; je t’aime de partout ! Je t’aime de toujours. Je t’aime passionnément. Je t’aime à gogo. Je t’aime infiniment. Je t’aime tant, tant et si bien que je t’aime du plus profond de mon cœur. Oh ! oui ; qu’est-ce que je t’aime ! Je t’aime de bonheur. Je t’aime terriblement. Je t’aime tendre. Je t’aime doux. Je t’aime chaud. Je t’aime profondément. Je t’aime puissance dix, vingt, trente, cent, mille ! Je t’aime à en perdre la tête, à m’en fendre le ventre. Je t’aime à la folie ! Je t’aime à la vie, je t’aime à la mort. Je t’aime comme jamais je n’ai aimé. Je t’aime à l’envi. Je t’aime d’amour. Je t’aime, comment dire, oui, c’est ça, je t’aime vraiment. Et toi, tu m’aimes ?
— Je t’aime.
— C’est tout ?

Cy Jung©

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201008_05 /201008_05/ /201008_05/#comments Sat, 30 Oct 2010 06:57:43 +0000 Sarah Budki (photo) & Cy Jung (texte) /?p=211 Continuer la lecture ]]>

Lapin bleu était inquiet. Cela se voyait à sa touffe caudale qui frémissait plus fort que le petit vent d’automne ne le justifiait. Ses moustaches aussi trahissaient son appréhension. Il allait pourtant falloir qu’il y allât. Son terrier était de l’autre côté de la chaussée et, s’il n’y avait pas eu Mésange-amère, son amie de printemps, de ce côté-ci, il n’aurait pas pris le risque ce matin de devoir affronter à l’heure de pointe ces engins à deux et quatre roues qui avançaient plus vite qu’un renard ventre à terre.
Ah ! Mesange-amère. Que ne ferait-il pas, tout lapin qu’il était, pour tenter de la séduire ? Deux saisons déjà, qu’il s’y attelait, rivalisant de bouquets de jeunes herbes et de jeux d’oreilles ! C’était d’ailleurs ce qu’elle préférait, ses oreilles, sans doute parce qu’elles étaient particulièrement bien dessinées et d’une longueur supérieure à la moyenne. Lapin bleu en était au demeurant très fier et il prenait soin, quand il traversait la route, de bien les rabattre pour ne pas s’en faire arracher un morceau.
Le trafic ne diminuait pas en dépit de la nuit qui venait. Il devait y aller ; plus tard, les phares le figeraient et il n’était pas question qu’il finît sa soirée en civet, même pas avec des olives fussent-elles dénoyautées ! Lapin bleu prit une longue inspiration et, enivré des vapeurs d’échappement, détala en priant le Bon Dieu que la chance serait de son côté. Cela ne tenait pas à grand-chose, finalement, une vie de lapin, à Dieu, et à la chance.
Passera ? Passera pas ? Suspens !

Cy Jung©

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201008_06 /201008_06/ /201008_06/#comments Tue, 26 Oct 2010 09:52:26 +0000 Sarah Budki (photo) & Cy Jung (texte) /?p=147 Continuer la lecture ]]>

Un baiser. On commence par un baiser. Nos lèvres se rapprochent. Tu as le souffle court. Le mien n’en est pas loin. On se rapproche encore, tes mains sur ma taille, les miennes à ton épaule. Encore. Encore. Il y a alors cette fraction de seconde où nos lèvres vont pour s’épouser sans que cela n’y soit tout à fait. C’est le moment magique, impérissable, celui qui donne la saveur, qui exprime tout ce qu’en ce baiser nous souhaitons nous dire.
Un baiser. Ton baiser. Notre baiser. Non, le tien. C’était le tien. C’est toi qui a commencé. Nous y sommes. Nos lèvres sont collées. Elles restent quelques secondes immobiles, le temps de prendre la chaleur, de canaliser l’émotion. Je sens ton sourire envahir ma lippe. J’appuie. Tes doigts se crispent. Ma paume glisse jusqu’à ta nuque. Tes lèvres brandillent. Ta langue ne s’en mêle pas. C’est la mienne, plus tard, qui fera le pas.
Un baiser. Tout commence par un baiser. C’est du moins ce que l’on a fait. Tes lèvres quittent presque brusquement les miennes. Je voudrais les retenir, garder la chaleur, prendre le souffle, rouler dans le velours. Je ne sais pas. Ma main revient à ton épaule. Ton bassin se colle au mien. Nos yeux sont hors service. Il nous faudrait nos bras, pour éponger tout ça. On ne l’ose pas, ni toi, ni moi.
Un baiser. Le premier. Le mystère de nos caresses demeure entier.

Cy Jung©

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200812_01 /200812_01/ /200812_01/#comments Fri, 22 Oct 2010 07:41:25 +0000 Sarah Budki (photo) & Cy Jung (texte) /?p=140 Continuer la lecture ]]>

Gabriel écoutait les explications du chef : pour regagner la surface, il allait falloir se glisser dans ce tube gros comme un bouchon de stylo et serrer les fesses. Le voyage de chacun devrait durer une heure. Qu’est-ce que c’était, une heure, après ces trois mois passés au fond de cette mine à attendre qu’ils trouvent le moyen de les remonter ? Une heure… Et si le tube se coinçait, s’il restait là, toute sa vie, au centre de la Terre suspendu à un fil, si le fil se cassait ? Une heure…
Cinq étaient déjà remontés. Il avait le numéro huit. Encore deux et ce serait son tour. Tout s’était bien passé. Gabriel regarda partir le numéro six. Une heure de montée. Et le tube redescendrait. Il alla s’asseoir. Il avait encore le temps. Il aurait voulu fumer une cigarette. Il n’en avait pas. Il trouva un carré de chocolat au fond de sa poche. Il l’y avait caché avant que les sucreries ne soient supprimées pour qu’ils perdent tous quelques kilos. Une heure…
— Gabriel !
Son chef était là, debout devant lui. Il lui tendait la main pour l’aider à se relever.
— C’est à toi.
— À moi ?
Il avait l’air hébété.
— Non chef. Je n’y vais pas.
Gabriel sortit son couteau, menaça un instant son chef puis retourna la lame contre lui. Il se trancha la gorge, d’un coup sec.
— Non.
Ce fut son dernier mot.

Cy Jung©

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200809_02 /200809_02/ /200809_02/#comments Mon, 18 Oct 2010 06:17:29 +0000 Sarah Budki (photo) & Cy Jung (texte) /?p=128 Continuer la lecture ]]>

Les requins, ça fout la trouille ! On s’y voit, dans l’eau, avec une jambe en moins, donc un pied. C’est le problème avec les pieds, il leur faut une jambe pour tenir au genou. Ou une broche. À ce compte-là, mieux vaut disposer d’un harpon ; cela laisse une chance face au requin. Il ouvre sa grande gueule et hop ! on lui balance la sauce. Satay, la sauce. Mais pourquoi tuer le requin ? Pour se défendre. Mais s’il n’attaque pas, il n’y a pas de raison. Il attaquera, un jour ou l’autre. On le tue au nom du principe de précaution. Après, on le bouffe non sans avoir revendu ses ailerons. Joli bénéfice. Un pied contre un aileron de requin, sauf si le pied était celui d’un albinos. Ça vaut une fortune, un pied d’albinos. Et un aileron de requin dyschromique, cela vaut combien ?
Les albinos, ça fout la trouille ! On s’y voit, dans l’eau du bain, avec un albinos qui aurait un pied en moins. C’est plus sûr de le planter au harpon que de le rôtir à la broche. Principe de précaution. Après, on le donne à bouffer aux requins de l’aquarium du Cap d’Agde (ou un autre) non sans avoir vendu le pied restant. Jolie recette en perspective ! Un pied d’albinos, et des kilos de pâtée dépigmentée pour requins. On hache menu et le tour est joué. On vend ça pour de la biche. Chacun comprendra que l’on ait pu la céder sans ses pieds, la biche.
Labiche, ça fout la trouille ! Moins que le requin. Moins que les albinos. Forcément. Tant qu’il y a du gène, y a de l’espoir. Rideau.

Cy Jung©

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201009_01 /201009_01/ /201009_01/#comments Thu, 14 Oct 2010 06:15:57 +0000 Sarah Budki (photo) & Cy Jung (texte) /?p=122 Continuer la lecture ]]>

Alice n’en revenait pas. C’était arrivé ! Enfin. Cela faisait huit ans, deux mois et quatre jours qu’elle espérait ce moment. Elle en avait rêvé, sans chercher à le provoquer ; elle était superstitieuse et pensait qu’elle devait attendre son tour, qu’il viendrait.
Elle était partie travailler au Val de Grâce, comme chaque matin, pimpante. Elle aimait soigner son corps et sa toilette ; cela l’aidait à se sentir prête. Cette attente ne la faisait pas souffrir ; il allait venir. L’histoire était écrite depuis si longtemps.
— Bonjour. Mademoiselle… ?
— Maurice, monsieur le président. Alice Maurice.
Elle tendit la main. Il la prit. Son sourire était pâle mais prégnant. Alice lâcha vite la main. C’était ses yeux qui la fascinaient. Il releva sa manche. Elle posa le garrot. Il respirait difficilement.
— Ça va, monsieur ?
Un sourire, plus pâle encore, fut sa réponse. Alice s’activa, sans précipitation. Elle sentait l’émotion monter à la vitesse du sang dans le tube. Elle retira l’aiguille. Coton. Il avança machinalement la main pour le tenir.
— Vous savez quelque chose de la mort, mademoiselle Maurice ?
— Je suis la sœur de Philippe. Je voulais… Vous vous souvenez ?
Bien sûr qu’il se souvenait. Comment aurait-il pu oublier ? Elle le regarda. Elle crut voir une larme dans ses yeux. Elle ne se trompait pas. Il pleurait.

Cy Jung©

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201009_02 /201009_02/ /201009_02/#comments Sun, 10 Oct 2010 11:41:52 +0000 Sarah Budki (photo) & Cy Jung (texte) /?p=113 Continuer la lecture ]]>

On les appelait « les Espagnols »…

Les hommes sortent de la gare par grappes, pas les grappes aux grains serrés du chasselas ; non, les grappes allongées du muscat qu’ils viennent vendanger. Un ou deux par-ci, trois, un plus grand nombre par là, en enfilade. Ils avancent d’un pas solide, sac à l’épaule ou valise à la main, déjà écrasés par la tâche et le soleil de cette fin d’été. Ils ont les mains larges, marquées par les poignées et les lames des sécateurs, les épaules solides, voûtées par la charge, la peau sèche et ridée, les yeux à peine luisants de l’argent qu’ils viennent gagner.
Ils s’installent près du muret, au fond du parking. Certains s’assoient. La plupart restent debout. Ils attendent à l’ombre des platanes. Ils attendent. Je passe en serrant contre moi mon cartable. J’ai la blondeur du chasselas ; ils ont la noirceur du muscat. Ils me font un peu peur même s’ils ne m’interpellent pas. Surtout, j’ai honte. Un premier tracteur s’avance. Son conducteur en descend. Il examine les hommes comme on jauge une bête de somme. Il choisit. Je compte : il en a pris quinze. Ils montent sur la plateforme du tracteur. Les autres restent là. Un nouveau patron va venir. Je n’ai pas dix ans. Je ne comprends pas que l’on traite des hommes comme ça.
J’ai quarante-sept ans. Je ne comprends toujours pas.

Cy Jung©

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201007_04 /201007_04/ /201007_04/#comments Wed, 06 Oct 2010 06:05:11 +0000 Sarah Budki (photo) & Cy Jung (texte) /?p=108 Continuer la lecture ]]>

Le plus drôle dans cette histoire c’est que… Non. Ce n’est pas ça qui est drôle. C’est… Allez ! ça suffit. Je rentre. Le Granprix ferme dans une heure et je dois absolument faire des courses. J’avais dit… Salade. Pommes. Raisin… J’en ai un peu marre des pommes. Fromage blanc. Céréales. Jambon cru. Liquide vaisselle… Quoi d’autre ? Tout est noté sur la liste restée dans la cuisine. Ce serait plus simple de retourner la chercher. Je vais oublier quelque chose. Le plus drôle, par exemple. Ça y est. Je l’ai oublié. Ah ! non. Je me souviens. C’est sa façon de… Qu’importe ! Je dois y aller. Concombre. Bananes. TEPJ. Yaourts. Café. Tampons. Non. Je n’ai pas besoin de tampons. Dentifrice. Il est pourtant difficile de confondre des tampons avec du dentifrice à moins qu’il n’en existe des parfumés à la menthe. Burk ! c’est dégueulasse. Fraise, ce serait plus approprié. Je suis immonde. Allez ! ça suffit. J’y vais. Tomates. Carottes. Poireau… Bonne idée, une soupe. Navets. Courgette. Pois cassés. Biscottes. Mouchoirs en papier. Petites crèmes renversées. Sacs-poubelle. Chocolat… Il ne faut pas que j’oublie le chocolat. Autre chose ? Oui. Les tampons. J’ai dit non ! Alors quoi ? Le plus drôle. Je ne dois pas l’oublier, jamais. Deux poivrons, un rouge, un vert. Des poires. Des cônes à la noisette. Une douzaine d’œufs. De la crème de jour. Des salsifis. Des cornichons. Des pâtes.

Cy Jung©

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