201009_02

On les appelait « les Espagnols »…

Les hommes sortent de la gare par grappes, pas les grappes aux grains serrés du chasselas ; non, les grappes allongées du muscat qu’ils viennent vendanger. Un ou deux par-ci, trois, un plus grand nombre par là, en enfilade. Ils avancent d’un pas solide, sac à l’épaule ou valise à la main, déjà écrasés par la tâche et le soleil de cette fin d’été. Ils ont les mains larges, marquées par les poignées et les lames des sécateurs, les épaules solides, voûtées par la charge, la peau sèche et ridée, les yeux à peine luisants de l’argent qu’ils viennent gagner.
Ils s’installent près du muret, au fond du parking. Certains s’assoient. La plupart restent debout. Ils attendent à l’ombre des platanes. Ils attendent. Je passe en serrant contre moi mon cartable. J’ai la blondeur du chasselas ; ils ont la noirceur du muscat. Ils me font un peu peur même s’ils ne m’interpellent pas. Surtout, j’ai honte. Un premier tracteur s’avance. Son conducteur en descend. Il examine les hommes comme on jauge une bête de somme. Il choisit. Je compte : il en a pris quinze. Ils montent sur la plateforme du tracteur. Les autres restent là. Un nouveau patron va venir. Je n’ai pas dix ans. Je ne comprends pas que l’on traite des hommes comme ça.
J’ai quarante-sept ans. Je ne comprends toujours pas.

Cy Jung©

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3 réponses à 201009_02

  1. Alain Reinette dit :

    As- tu lu « L’Espagnol » de Bernard Clavel – qui vient de décéder-?..

    Bise
    ALAIN

    • Cy Jung dit :

      Alain,
      Non, je n’ai jamais lu Clavel et je découvre que je suis comme lui née un 29 mai, d’une année qui se finit en 3.
      Mon histoire ne se déroule pas dans le Jura mais à Lunel (Hérault), dans les années 70. Ces hommes venaient aussi pour les vendanges. Ils étaient hébergés dans des granges sommairement aménagées. J’ai habité longtemps un petit village non loin de Lunel et je les voyais sur le pas des portes des granges. Ils me semblaient être des esclaves même s’ils étaient assez bien « traités » (sacrée langue !). J’ignore s’ils ont pu s’attacher à cette terre ; sans doute que oui, à force de la travailler.
      Je vais lire ce roman ; tu m’en as donné envie.
      Merci !
      Bonne fin de soirée
      Cy

  2. Sophie de Mauguio dit :

    Si juste, si vrai,… , les larmes remontent, l’enfance aussi.
    Merci

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