200507_02

Armande y était enfin face à ces grosses têtes en pierre, ces statues monumentales, les… Elle en ignorait le nom et son espagnol ne lui permettait pas de comprendre les explications du guide autant que son téléphone portable avait rompu toute connexion avec le reste du monde. Elle ne saurait donc pas, pas maintenant. Ce n’était pas si important. Ne lui suffisait-il pas de regarder, de se remplir les pupilles de ces choses incroyablement colossales ? Regarder, et savourer l’émotion. Se remplir de ce don à l’humanité. S’en mettre plein le cœur, l’âme et les tripes.
Quelque chose pourtant l’en empêchait, alors qu’elle avait fait ce si long voyage avec l’espoir de trouver sur cette île ce qui pourrait donner du sens, combler ce vide énorme qui lui gâchait l’existence. Elle regardait. Rien ne venait. Elle regardait encore. Toujours rien. C’en était aussi incroyable que ces statues devant ses yeux.
— Ça vous plaît ? la brancha une Française qui l’avait repérée dans l’avion.
— Me plaire ? Non. C’est… Jamais je ne pourrai avaler une chose pareille !
— Avaler ?
— Engloutir, si vous préférez… Vous imaginez ça ? Non. Vraiment impossible.
— Mais, de quoi parlez-vous ? Je ne comprends pas.
— Dommage, trancha Armande en tournant les talons. Dommage.

Cy Jung©

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Une réponse à 200507_02

  1. Bonsoir,
    Puisque vous me l’avez permis, Cécyle, voici, avec mes remerciements, l’histoire (oups, un peu chaude) que m’a inspirée cette magnifique photographie :

    (( J’entre dans la lumière, j’apparais de derrière une sculpture abstraite ou stylisée placée en fond de scène, et avance. L’actrice qui interprète la doctoresse a appelé le nom de mon personnage, l’héroïne de cette pièce, pour me convier dans son cabinet. Je suis en imper et escarpins. Je serre la main de l’autre actrice, sous les applaudissements nourris du public. Deux accessoires sont présents. Un portemanteau en retrait, et au premier plan un fauteuil de gynécologie, orienté face au public. Je suis invitée à me diriger vers le portemanteau Dans quelques instants je vais me dévêtir intégralement, et prendre place dans le fauteuil. Je suis censée venir pour une consultation de routine, mais celle-ci va devenir le prétexte de tout le reste de cette pièce. La doctoresse se lave soigneusement les mains à un lavabo apparu par la magie d’un spot, sans prêter la moindre attention à mon strip-tease.

    Me voici nue, debout près du portemanteau Je joue avec mes longs cheveux plus que je ne les arrange. Je joue la femme non pas gênée, mais intimidée. Dans mon rôle, le public n’existe pas. J’attends l’invitation de la doctoresse, qui ne tarde pas, pour m’avancer vers le fauteuil, et m’y installer. Je garde les jambes serrées l’une contre l’autre. Nous déroulons notre texte, pendant qu’elle s’assoit sur le tabouret à roulettes, devant moi. L’un après l’autre, elle place mes pieds dans les étriers. Sa main tient un spéculum…

    Sonnerie de téléphone. La gynécologue se lève, et sort de scène, comme si elle allait répondre dans le bureau d’à-côté. Le portemanteau et le lavabo disparaissent avec elle. Un murmure parcourt le public. Malgré le bouche à oreille qui fonctionne on-ne-peut-mieux, les spectateurs ne peuvent s’empêcher de marquer leur étonnement lorsqu’ils constatent que le spéculum est réellement posé en moi.

    Je tiens à dissiper de suite tout malentendu, la pièce dont je suis l’héroïne n’a rien de pornographique, et je n’ai pas une âme d’exhibitionniste ! Lorsque j’ai postulé pour ce rôle, j’ignorais ce détail. Je suis restée interloquée lorsque la metteuse en scène l’a évoqué. Mais elle a su trouver les mots pour m’expliquer en quoi il était vital dans la pièce, et je les ai entendus. Je n’ai cependant pas accepté de suite, même si j’étais certaine de l’adéquation entre ce rôle et moi. J’avais peur. Peur de craquer, peur de faire un blocage, peur de n’être à la hauteur. La metteuse en scène a eu la pudeur de me laisser gérer mon cheminement tout en ayant été présente chaque fois que j’ai eu besoin de son soutien.

    Aujourd’hui, comme lors de toutes les représentations précédentes, je vais tenir cette position incongrue durant plus d’une heure. Autour de moi, différents tableaux vont se dérouler. Chacun d’eux illustrera l’un des souvenirs de mon personnage, qui mettra à profit le temps de l’absence de la gynécologue pour faire le point sur sa vie. Des acteurs vont jouer leurs scènes autour de mon fauteuil, et se figer alors que je vais commenter celles-ci en m’adressant au public comme s’il était moi-même. Flash-back parfois tendres, parfois cruels, dans lesquels tantôt les personnages m’ignoreront car je n’appartiendrai pas à la scène, tantôt je me joindrai pour donner la réplique, prenant la place de l’autre moi, celle du moment passé dans lequel se déroulait la scène. Les amis, la famille, les relations professionnelles, tous y passeront et, contrairement aux apparences, c’est eux que je vais mettre à nu et exposer de l’intérieur.

    Oh, il s’en trouvera bien pour crier à l’impudeur ! Et je ne puis qu’être d’accord avec cela, car oui cette pièce est impudique. Mais dans le sens où les personnages vont faire déballage de leur linge sale, ces « petites affaires » dont il est inconvenant de faire étalage hors de leur cercle, et nous allons nous en donner à cœur joie ! Cependant chut, je ne vais pas vous narrer toute l’intrigue…

    Certes, aujourd’hui encore, je me douterai que ces quelques spectateurs masculins massés dans les premiers rangs bien face à moi, et au regard rivé sur mon entrejambe grand ouvert par le spéculum, aient guère écouté le moindre mot de cette pièce pourtant magnifiquement ciselée..

    Retour de la gynécologue, nous échangeons quelques tirades, et le rideau se ferme. De l’autre côté, les applaudissements ne tarissent pas. Je récupère délicatement le spéculum, et elle m’aide à descendre du fauteuil. Mes jambes sont légèrement engourdies, elle m’offre son épaule. J’enfile mon imper et chausse mes escarpins. Puis nous nous faufilons toutes deux entre les plis du rideau, main dans la main. Un tonnerre d’applaudissements nous rend notre salut. Je lève le poing, serré autour du spéculum. Il mérite bien lui aussi cette ovation !

    Le rideau se rouvre, et les autres acteurs nous rejoignent tour à tour pour saluer. L’euphorie se prolongera encore quelques minutes après la fermeture du rideau… duquel ré-émergera la gynécologue, un spéculum d’une autre couleur à la main. S’adressant au public, elle hèlera: « La personne suivante, s’il-vous-plaît ? » ))

    - Mylène (MyLzz59) -

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